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INFOS
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Extrait N°3
FOCUS

IXCEA
C'est le nom de la maison d'édition qui a publié ce recueil. Découvrez d'autres auteurs talentueux en allant directement ICI
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3D
La couverture du recueil a été crée avec le logiciel Vue d'Esprit. L'image fait partie d'une série appelée "Hommage à Dalì". Paysages de synthèse inspirée du monde du maître du surréalisme Salvador Dalì.


Le puzzle
 

1

 La chambre est modeste, à peine éclairée par la lumière fade d’une bougie à moitié consumée posée dans une soucoupe en porcelaine aux bords ébréchés. La disposition des meubles montre un certain degré de frustration: le canapé, mis de telle sorte qu'il cache les taches d'humidité qui se dessinent sur les murs, une armoire, qu'elle a gardée après la mort de sa mère et qu'elle a placée dans le coin gauche du studio, s'impose près de la porte. En face une vieille commode, abritant une colonie de mites, trône seule en souvenir d'un glorieux passé. Le lit, au cadre en bois massif et datant d'avant-guerre, est installé près de la fenêtre. Sa couleur sombre est coupée par le blanc du couvre-lit qu’elle a tricoté trois hivers plus tôt et qui commence à montrer des signes évidents de fatigue dus aux lavages fréquents. Plantée au milieu de la pièce, une petite table en bois de chêne, sur laquelle sont posés un vase avec des fleurs qui semblent être en plastique et une grande boîte en carton.

 

Myriam survit grâce à la rente insignifiante que lui verse l'état.

A chacun de ses réveils elle salue la nouvelle journée par une prière qu'elle adresse à un Dieu miséricordieux qui semble ne plus se souvenir d'elle, se prépare un café qu’elle boit noir, puis entame sa journée avec la vigueur que son âge peut encore lui accorder.

 

Sa famille avait été anéantie lors de la deuxième guerre mondiale et à son retour, quand enfin les Allemands avaient fini par évacuer le pays, elle se retrouva seule à devoir subvenir aux besoins d'une mère qui avait perdu la parole et la raison, lors de leur séjour forcé à Auschwitz.

Les images de leur capture et de leur déportation, ne cessaient de la hanter. C’étaient des souvenirs qui demeuraient intacts malgré les années qui s’étaient écoulées.

Les visages, les noms, les lieux s’étaient estompés pour finir leur course dans les méandres de l’oubli, pourtant les sensations étaient toujours incroyablement vives. Le sentiment d’injustice et de haine qu’elle avait ressenti pendant sa déportation ne l’avait jamais quittée. Elle avait pu en supporter le poids, mais avait refusé de l’oublier. Comment aurait-elle pu effacer de sa mémoire le jour où la Gestapo avait fait irruption dans leur maison et les avaient entraînés de force jusqu'à leur quartier général?

Elle vit l'un des soldats, sourire aux lèvres, attraper sa mère par les épaules et la secouer tellement fort qu'elle faillit cogner sa tête contre la cheminée en marbre.

« Alors madame, pour la dernière fois, êtes-vous juive? Inutile de nous mentir, nous savons que vous l’êtes et nier l’évidence  ne vous servirait à rien, sinon à aggraver votre situation. »

« Non-monsieur ! » Avait répondu la malheureuse avec un accent tellement marqué qu'on aurait pu le couper au couteau. Cela faisait trois ans qu’ils avaient quitté leur pays, et sa mère n’avait toujours pas appris la langue française, et ceci malgré les efforts du petit Albert, le fils du propriétaire de l’immeuble, un garçon au visage doux et âgé d’une dizaine d’années, qui consacrait une heure par jour à lui apprendre les notions de grammaire et un vocabulaire courant.

La réponse ne plut pas au soldat qui, à nouveau, la frappa violemment au visage lui arrachant un hurlement de douleur.

« Je... Je suis catholique… jamais je n'ai été juive... » Ce fut à cet instant que Myriam comprit la gravité de la situation. Sa mère avait menti et venait ouvertement de nier ses convictions les plus profondes. La jeune fille sentit son cœur se serrer en apercevant deux larmes couler le long des joues de la femme terrorisée.

« D’où venez-vous ? » Aboya le deuxième SS.

« On est de Wroclaw. » 

Myriam n'oublierait jamais les yeux emplis de terreur de sa mère et l'image du sang jaillissant de sa bouche lorsque le soldat la frappa à nouveau sous les yeux impuissants et saturés de larmes de son père.

Les quatre hommes les avaient rassemblés puis ils les avaient emmenés dans une grande pièce froide et dénuée de toute décoration. Tout avait été volé. Sur les murs Myriam aperçut les halos clairs, laissés par des tableaux qui avaient certainement disparu dans un dépôt avant d’être expédiés en Allemagne. Au plafond aucun lustre n’illuminait la pièce qui était éclairée par des lampes à pétrole d’où s’échappaient de longs fils de suie. Ils les avaient fait se déshabiller, leur soutirèrent l'argent qu'ils avaient sur eux et leur firent ôter les bijoux qu’ils portaient et les enfouirent dans les poches de leurs uniformes.

« De Wroclaw hein ? Donc vous serez certainement ravis d’apprendre que vous allez bientôt rentrer chez vous. » La phrase resta en suspens, chargée de toute son horrible signification.

Nus, humiliés, le visage écrasé contre un mur qui suintait la moisissure, ils n'étaient devenus plus que des animaux, prêts à être transférés vers les tristement célèbres abattoirs du Reich, situés en Pologne.

Sans qu’ils puissent se défendre et justifier leur présence en France, ils furent envoyés à Auschwitz avec les mille trois cent autres déportés du convoi N° 77.

Ils y restèrent sept interminables mois.

 

La guerre terminée, sa mère avait perdu définitivement l'usage de la parole. Myriam avait essayé, tant bien que mal, de reconstruire sa vie  et s'était chargée de la santé d'une mère qui vécut vingt-cinq ans, installée dans une chaise à bascule, se déplaçant uniquement pour s’allonger dans son lit, n'émettant que quelques grognements lorsqu'elle avait faim ou voulait aller se coucher.

 

Ses prières journalières sont sa façon à elle d'expier la sensation de libération qu'elle avait éprouvée lors du décès de sa mère, sentiment qui la tourmentait encore. Elle aurait pu être heureuse, mais la vie en avait décidé autrement.

La folie de sa mère avait probablement fait fuir Edmond, le seul homme ayant eu l'audace et le courage de s'intéresser à elle alors qu'elle était encore en âge de se marier.

Il était parti un jour prétextant un déplacement dans la capitale afin de trouver du travail. Il n’en était jamais revenu.

Les premières semaines, elle imputa le silence d’Edmond à sa recherche de travail. Quelques mois plus tard, elle décida de croire enfin qu’il pouvait y avoir des chances pour qu’il ne donne plus de signes de vie.

Il y en aura d’autres. S’était-elle dit confiante.

Depuis ce jour-là, elle avait entamé la douce pente qui avait fini par l’emmener à l'antichambre de l'enfer.

Maintenant elle n'espérait plus grand chose, sinon une fin paisible, dénuée de toute souffrance supplémentaire.

Ses  soixante-neuf ans commençaient à lui peser, les malaises journaliers s’aggravaient sans qu’elle puisse s’y opposer, mais depuis quelques heures, elle semblait avoir oublié les douleurs qui la tourmentaient à chaque fois qu'elle utilisait ses mains qui s’étaient déformées au fil du temps sans qu’elle en soit réellement consciente. Elle ne voyait plus qu’un amas d’os anguleux et tremblants.

 

Son arthrite s’était aggravée deux semaines auparavant, la clouant presque une semaine au lit, assommée par les analgésiques que lui avait prescrits le médecin de l'assistance sociale et dont elle avait largement abusé.

Pourtant, depuis qu'elle s'était assise devant la boîte, le mouvement lent des mains qui partaient à la recherche des pièces,  ne déclenchait en elle plus aucune douleur.

Elle était penchée sur son travail et la lumière tamisée que diffusait la bougie la transformait en un personnage d'une peinture flamande. La douceur de son visage, marqué par le temps, s'estompait à la lumière d'une chandelle, mettant en évidence ses cheveux, devenus blancs déjà à l'âge de vingt ans.

D'un mouvement adroit, elle prit une pièce du carton, l'approcha de la bougie et entama la recherche.

Le mouvement de son bras releva de quelques centimètres la manche de sa robe de chambre, laissant apparaître sur sa peau blanche et tachetée par l'âge, le tatouage gravé dans la chair par ses bourreaux: P1285.

 

2

 

Pièce après pièce, elle avait réussi à reconstituer quatre coins du motif, sans découvrir pour autant le dessin qu'elle recomposait à l’aveuglette. Sur le couvercle, l'image de référence avait été arrachée ne laissant, sur la partie encore visible, que quelques traces de noir et de rouge. D'une main tremblante, elle fouillait dans le carton avec un acharnement qui lui était peu coutumier.

Chaque pièce qu'elle soustrayait au carton, trouvait immédiatement sa place entre les morceaux déjà assemblés. Un coup d’œil rapide, un regard en direction de la table et la main de Myriam trouvait, avec une facilité déconcertante, l’endroit exact où elle devait l’emboîter.

 

Depuis qu'elle avait entamé la reconstitution, elle n’avait plus qu’une seule chose en tête: découvrir ce que cachaient ces milliers de pièces éparpillées au fond la boîte. Elle avait été assaillie d’une frénésie qu’elle ne comprenait pas. Le sentiment qui l’avait envahie ne ressemblait en rien à de l’impatience. C’était quelque chose de semblable, mais cette sensation avait été multiplié par mille.

Pendant une fraction de seconde, elle eut conscience du fait qu’elle aurait préféré ne pas manger plutôt que de se lever de là et abandonner son casse-tête. Elle en fut effrayée, mais son impatience avait déjà supplanté toute dissuasion intérieure.

Elle se pencha puis inspecta l’intérieur du carton.

 

 

3

 

Un autre morceau s'emboîta dans le contour terminant définitivement les bords qui étaient d’un noir exaspérant. Il ne lui restait plus qu'à remplir le trou avec les pièces restantes.

Elle scrutait un grand cadre vide. Une longue ligne noire dessinant un carré de trois rangées ne laissait entrevoir aucun indice qui aurait pu laisser deviner le sujet qu’elle était en train de recomposer.

Ne pas savoir ce que ces pièces allaient dévoiler, avait réveillé en elle des émotions qu'elle avait cru disparues depuis des lustres.

L'excitation de la découverte, le défi, l’envie d'en arriver à bout sans abandonner à la première difficulté. Toutes ces émotions lui avaient rendu un peu de sa jeunesse.  Elle ne s'était pas sentie aussi vivante depuis tellement longtemps qu’elle n’aurait voulu changer cet état de plénitude pour rien au monde. Cette sensation de continuelle torpeur semblait avoir enfin décidée de lâcher prise et elle en était ravie.

Elle n'avait plus envie de penser à ses souffrances, elle ne voulait plus avoir à se souvenir de la phrase qu'elle avait aperçue sur le portail en fer forgé lors de son arrivée à Auschwitz et qui avait fait éclore en elle de faux espoirs.

Arbeit macht frei.[1]

Un sourire amer se dessina au coin des lèvres. Combien de fois avait-elle regardé ces lettres qui lui tournaient le dos ? Combien de fois s’était-elle demandé la raison de cette phrase qui n’avait pas de place au milieu de tous ces cadavres en sursis ?

Myriam allongea sa main et saisit une nouvelle pièce.


[1] Le travail rend libre.

 
[…] La suite de la nouvelle dans le recueil:
 

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