Un livre précieux
Les cloches de
l’église d’Urbana venaient d’annoncer à la
population qu’il était cinq heures. Les rues
fourmillaient de gens et l’air amorphe de toute
une ville, assommée par les grands coups de
chaleur que lui infligeait le soleil,
apparaissait tout à coup plus respirable.
Quelques nuages curieux se
poursuivaient dans un ciel limpide, faisant
battre momentanément en retraite la source de
cette canicule inhabituelle. Pourtant, malgré ce
répit passager, l’air restait tout aussi chaud
et sec.
Vêtus de t-shirts, jeunes et
moins jeunes se jetaient comme des foudres à
l’intérieur des centres commerciaux. Cet
engouement pour les surfaces commerciales ne
venait pas d’une soudaine fièvre acheteuse ou de
l’annonce d’une catastrophe urbaine mais
naissait d’une simple envie de goûter aux
plaisirs de l’air conditionné.
Qui n’a jamais trouvé agréable
de sentir son visage pénétrer cette masse d’air
réfrigéré artificiellement et au goût d’usé ?
Qui n’a jamais eu envie de s’y jeter corps et
âme pour apaiser, même si de manière éphémère,
la chaleur étouffante d’un après-midi d’été ?
Maeva sortit de l’immeuble de
la West Company Insurance situé sur la Colonel’s
Road, s’écrasant contre un mur chaud et
invisible qui manqua lui causer un malaise.
Quelle chaleur ! Si ça
continue sur cette lancée, je ne sais pas
combien de temps je pourrais encore le
supporter. Je ne suis pas spécialement attirée
par ces associations qui crient à tue-tête que
la Terre va bientôt succomber à une catastrophe
climatique, mais il est vrai que je n’ai pas
souvenir d’avoir vécu un été aussi chaud et
suffocant…
A vingt-deux
ans Maeva est une jeune femme ambitieuse. Son
travail lui plaît, dans le sens où le matin, à
son réveil, elle ne peste pas intérieurement à
l’idée de devoir aller travailler, ce qui en soi
est déjà un signe de bien-être. Elle a commencé
à la West Co. comme simple stagiaire et la voilà
maintenant à la tête du département des ventes.
Si à ses débuts elle s’était trouvée confrontée
à un milieu extrêmement machiste où les
commentaires sexistes et rabaissants n’avaient
pas manqué, elle avait réussi à se faire une
place respectable parmi ses collègues mâles et
emplis d’a priori.
Elle était soulagée d’être
arrivée à la fin de sa journée de travail et,
avant de rentrer chez elle et s’attaquer à la
montagne de lessive à repasser qu’elle
négligeait depuis maintenant presque un mois,
elle avait eu envie de s’octroyer une petite
heure de repos en flânant devant les vitrines
des boutiques qui longeaient la grande rue
piétonne.
Au Canada on appelle ça
magasiner…
Pensa-t-elle en esquissant un sourire.
Il faut tout de même admettre
que l’évolution de la langue française en terre
étrangère me semble bien plus cohérente et
logique que celle des français sur leur propre
territoire.
Maeva était une férue de la
langue française et malgré son accent anglais à
couper au couteau, elle le lisait et l’écrivait
d’une manière académiquement parfaite. Elle
déplorait simplement le fait de ne pas pouvoir
le parler de manière régulière et pour pallier
le manque de conversation, elle se rendait
régulièrement dans le quartier français où elle
se faisait une joie de commander telle ou telle
chose en prononçant de manière distincte chaque
mot.
C’était en marchant le long de
la Begin’s Street qu’elle s’adonna à ces
réflexions, laissant flâner le regard d’une
vitrine à l’autre tout en frôlant les murs à la
recherche d’un peu d’ombre et de fraîcheur.
Depuis qu’elle s’était laissée convaincre que
les rayons du soleil pouvaient provoquer des
maladies graves de la peau, elle évitait
systématiquement de s’y exposer. Elle le fuyait
comme on fuit la peste et pourtant la lumière et
la chaleur de l’astre lui procuraient un plaisir
qu’elle ne retrouvait pas dans les longues
journées d’hiver.
Elle non plus n’échappa pas à
la règle. Après vingt minutes de magasinage
elle eut envie de respirer un peu de cet air
conditionné
(plein de microbes mais si
frais)
que les bouches d’aération des
centres commerciaux balançaient sur leurs
pauvres clients. Maeva poussa la double porte
vitrée d’une parfumerie et fut investie par une
masse d’air frais et lourd. Cela lui donna
l’impression d’être immergée dans un bain d’eau
froide et cette sensation la rassura. Elle se
promena quelques minutes dans les rayons du
magasin puis sortit sans rien acheter malgré
l’empressement de la vendeuse qui voulait à tout
prix l’asperger de « Création » de Dior.
Dehors la chaleur ne s’était
pas atténuée. En respirant, elle eut
l’impression d’avoir accompli un effort
physique, se rendant compte qu’elle était
essoufflée. A chaque bouffée d’air qu’elle
avalait, elle le sentait s’engouffrer dans ses
poumons avec force mais peinait à en ressortir.
Ce fut sur le
chemin qui la conduisait chez elle qu’elle
remarqua la librairie.
C’était un magasin qui à
première vue, n’avait pas d’âge. Sur les murs
écaillés on pouvait deviner sa couleur
d’origine. Il lui rappelait les anciennes
librairies qu’elle avait vues en France lors de
son voyage d’études. La vitrine n’avait pas été
nettoyée depuis des lustres et même la lumière
avait quelques difficultés à passer au travers,
s’incrustant dans les salissures des vitres.
Au-dessus de la porte était suspendu un panneau
qui clamait que le magasin était « Open ».
Un peu plus haut, elle aperçut l’enseigne peinte
à la main où subsistait encore l’ombre de
quelques lettres qu’elle n’eut pas de mal à
déchiffrer.
LIVRES ANCIENS ET NOUVEAUX
En
dessous, une inscription plus petite et plus
difficile à lire, une date: 1910.
Si les bouquins neufs sont
dans le même état que la librairie, je me
réjouis de voir ce que sont les anciens. Avec un
peu de chance je pourrais y dénicher la première
impression de la Bible de Gutenberg.
Et comme si cette seule réflexion
avait pu changer le cours de sa vie, un sourire
illumina timidement son visage qui explorait le
contenu de la vitrine.
Maeva aimait les vieux livres.
Elle pouvait passer des heures entières chez un
bouquiniste ou dans les marchés aux puces.
Toucher de ses mains des objets et en
l’occurrence des livres, lui procurait une
sensation d’unicité. Elle se plaisait à imaginer
les vies passées de leurs anciens propriétaires
et le fait de ne pas connaître l’épilogue de
leur destinée accentuait l’aura de mystère qui
les entourait.
Elle se plaisait à imaginer tel
ou tel autre homme anonyme, vivant dans son
époque, possédant un livre, un bibelot ou
simplement un meuble et l’utiliser
quotidiennement tandis que le temps passait
lentement, jour après jour. Ces hommes et femmes
d’autres époques avaient maintenant disparus,
mais elle savait que dans leur anonymat, ils
avaient contribué à l’évolution de notre
société. Elle éprouvait un respect profond pour
ces vies passées et s’en approprier d’un tout
petit bout lui donnait l’impression de perpétuer
leur mémoire. Elle passait des heures entières à
lire et relire de simples dédicaces apposées sur
la deuxième page d’un vieux bouquin, essayant de
s’imaginer les relations entre l’homme qui avait
apposé d’une main sûre la dédicace et la femme à
qui elle était dédiée.
Maeva était toujours devant la
vitrine et ne s’était pas rendue compte qu’elle
y était restée plus d’une demi-heure.
Très bien, je n’ai pas le
temps de m’arrêter maintenant, mais je
reviendrai faire un tour demain. Il se pourrait
bien que je trouve deux ou trois volumes
intéressants qui pourront rejoindre ma modeste
collection.
Elle donna encore un petit coup
d’œil furtif à l’intérieur. Il lui était
difficile de discerner quoi que ce soit, si ce
n’est les immenses rayonnages où étaient
entreposés pêle-mêle des centaines de livres
qu’elle devinait plus qu’elle ne voyait.
Elle voulut mieux regarder et
pour ce faire elle leva la main s’appuyant
contre la vitre sale. Rien, elle ne voyait rien
de plus si ce n’est les quelques bouquins
qu’elle parvenait à apercevoir.
Ce fut là que le livre fit son
apparition.
Maeva aurait pu jurer devant la
cour suprême que le bouquin ne s’y trouvait pas
au moment où elle s’était arrêtée devant la
librairie, mais une telle explication ne pouvait
certainement pas tenir la route devant un grand
jury. Distraite comme elle l’était, elle n’avait
certainement pas fait attention à lui pendant
qu’elle rêvassait. Il avait peut-être été
simplement occulté par le manque de lumière dans
cette partie de la vitrine.
Il était de dimensions modestes,
la couverture reliée en cuir brun et cousu main
– elle aurait pu reconnaître parmi des centaines
d’exemplaires ceux qui avaient été reliés avec
un fil, une aiguille et de la graisse de porc –
le titre « Lumière noire » était gravé en
lettres rouges et or et, malgré la vitre sale et
la lumière insuffisante, il resplendissait au
milieu des autres œuvres exposées.
Son regard ne pouvait plus se
détacher du titre. Il se moquait d’elle d’un air
qui disait
si-tu-ne-m’achètes-pas-maintenant-demain-je-n’y-suis-plus.
Maeva hésita quelques secondes
puis sans réfléchir poussa la porte et entra.
Driiiiiiiiiiiiiing !
La jeune femme rentra laissant
pénétrer la lumière à l’intérieur. Elle se
trouvait au milieu d’un fouillis d’étagères
poussiéreuses emplies de milliers de livres. Les
parois en étaient littéralement recouvertes, des
piles entières jonchaient le sol formant des
amas à l’équilibre plus qu’instable. Jamais elle
n’aurait pu imaginer que le local avait été
aussi grand. Sous un effet d’optique, et
certainement à cause des fresques en
trompe-l’œil, elle eut l’impression que la
librairie était parcourue par de longs couloirs
qui se déployaient au-delà des murs. La
décoration n’avait certainement pas été conçue
avec cette chose qu’on appelle
bon goût,
mais le lieu dégageait un certain charme
inhabituel.