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Le café des Exilés
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L'homme qui lisait dans mon bureau
Pluies
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INFOS
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Extrait N°7

FOCUS
IXCEA
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3D
La couverture du recueil a été crée avec le logiciel Vue d'Esprit. L'image fait partie d'une série appelée "Hommage à Dalì". Paysages de synthèse inspirée du monde du maître du surréalisme Salvador Dalì.


LE CAFE DES EXILES

 

Ils nous avaient annoncés de la pluie depuis le début de la semaine et ce fut le samedi qu'elle arriva apportant avec elle de violentes rafales de vent. Il pleuvait déjà depuis le matin très tôt et le ciel ne semblait pas être décidé à nous accorder le moindre répit. Le bar que nous fréquentions, était une construction où se mêlaient les poutres en bois et les murs en brique aux lignes simples, dépourvue de toute décoration tape-à-l’œil. A l’avant de la bâtisse se trouvait une petite pelouse, bien entretenue les mois d’été mais dans un état de total abandon les mois d’hiver. Dans la salle du petit café de Tom, il régnait un froid à vous geler le sang. Le bar était pratiquement vide et nous n’étions que trois à nous disputer la chaleur réconfortante du poêle en fonte. Vu le mauvais temps, Tom ne risquait pas de voir arriver d'autres clients de sitôt ; depuis l'ouverture, à sept heures et demie, il n'en avait eu que deux, Greg et moi. Malgré son caractère bourru nous, deux vieux gâteux à la retraite, nous apprécions sa compagnie et passons notre temps à refaire le monde ou à parler du dernier décès en date, sans que cela n'affecte notre vision du temps qui passe. Je me souviens que ce jour-là, Tom avait ouvertement affiché l'intention de fermer le bistrot plus tôt, nous donnant comme prétexte le manque d'affluence de clients. Nous n’étions pas dupes, on savait qu'il allait surtout profiter de la fermeture du bistrot pour arriver chez lui avant le début de son feuilleton préféré. Allez savoir pourquoi un vieux bonhomme de soixante-sept ans regarde des trucs pareils à la télévision. Cela n’a rien d’instructif et n’apporte strictement rien de plus qu’un ennui mortel. Je peux l’affirmer en toute sincérité, parce que j'ai essayé à plusieurs reprises de m'y intéresser, dans l'espoir de trouver un moyen supplémentaire de tuer le temps, mais j'avoue ne jamais avoir réussi à comprendre grand chose à leurs jérémiades qui s'éternisent et ne veulent rien dire. De longs monologues interminables et dénués de tout intérêt. Ce que je sais, par contre, c'est que Tom suit cette série depuis au moins sept ans et qu’elle n'est pas encore arrivée à sa fin. C'est devenu sa dope et, tel un drogué, il ne peut plus s'en passer. A croire que ces idioties ont réussi à pallier le manque d’affection dont nous manquons tous depuis belle lurette. Je me rappelle clairement le jour de l’ouverture du café l'été dernier, resté fermé pendant plus de trois semaines suite aux travaux de rénovation. En arrivant dans le bar, Tom nous avait présenté sa surprise, dont il nous avait tant rabâché les oreilles. Elle était cachée sous un drap bleu qu'il avait certainement acheté pour l'occasion. Je ne sais pas ce que j'attendais à y trouver mais, au moment où il retira l’étoffe, j’ai réalisé qu’il n’aurait pas pu en être autrement. Ragaillardi et fier de lui, Tom nous présenta un poste de télévision couleur Panasonic, version 16/9. Greg et moi nous nous lançâmes un regard amusé, mais néanmoins agacé ; il avait réussi à trouver le moyen de regarder son feuilleton – et en ce temps-là, il regardait aussi les retransmissions des épisodes qu'il avait déjà vus deux ou même trois fois– tout en partageant notre compagnie, ce qui ne nous fit pas spécialement plaisir. Dans sa jeunesse, Tom avait été l'un des célibataires les plus convoités de la région. Il était beau sans être hautain, intelligent et surtout riche. De sa beauté d’antan, il avait gardé sa carrure massive d’athlète, ses yeux bleus, incrustés dans un visage rude sillonné de quelques rides. La chevelure abondante, qui couronnait le tout, virait de plus en plus au gris-argent. A l’époque, il aimait à s’afficher avec les plus jolies filles de la ville sans pour autant s’être jamais engagé réellement. Malheureusement, la belle vie avait été de courte durée. A une époque où, pour épater les filles, il dépensait sans compter, des gens sans scrupules réussirent à infiltrer le cercle de ses amis et, subtilement, ils réussirent à lui soutirer une bonne partie de son patrimoine, prétextant de fructueux placements ou des achats de propriétés immobilières qui se révèlèrent n’avoir jamais existé. Sa famille et ses vrais amis essayèrent de le mettre en garde, mais il fit la sourde oreille. Lorsqu'il réalisa enfin qu'il ne lui restait plus rien de sa fortune, il était déjà trop tard. Suite à la découverte de sa situation financière catastrophique, il sombra dans une profonde dépression et entreprit le chemin qui allait faire de lui un être hargneux, méfiant et solitaire, parce qu'il est vrai que si sa fortune fut engloutie par son amour des femmes, il ne s'était jamais marié. Humilié et bafoué dans son amour propre, il se réfugia dans sa maison et disparut pendant plusieurs mois. Au début de son calvaire, il faisait encore ses courses puis, peu à peu, il finit par se les faire livrer évitant systématiquement le contact avec tout être humain. A cette période je ne comptais pas encore parmi ses amis les plus proches, contrairement à Greg qui l'était depuis le lycée. Il me parlait souvent des fois où il allait le voir afin de le raisonner et le faire réagir. Mais rien ne l'ébranla. Il a passé dix années de sa vie dans cet état et personne ne s'en est jamais réellement inquiété. Tout le monde avait fini par le considérer comme un excentrique, moi y compris, mais pas Greg. Il n'a jamais cessé d'être son ami, même dans les moments les plus difficiles. Puis un jour, balayant d'un coup dix années d'ombres et de regrets, Tom racheta le "Mr. Peebles", lui changea de nom et lui fit subir un lifting de la tête aux pieds. Il l'appela "Le café des exilés". Nous ne lui avons jamais posé de questions sur le motif du choix de ce nom parce nous avions tous notre petite idée sur le sujet. Si Greg était déjà son ami, moi je le suis devenu par la suite et, pendant toutes les années que nous avons passées à le côtoyer, aucun de nous n'a jamais parlé des dix années qu'il a passées en reclus. Tom avait fermé la porte sur son passé et nous nous faisions un point d’honneur à ce que sa volonté de garder cette porte cadenassée soit respectée. Ce samedi-là Tom était derrière son comptoir et nettoyait pour la dixième fois des verres ternis par les lavages multiples de ces dernières quinze années, époque à laquelle il avait racheté le bar a Mathias Metzger qui lui, une fois empochée la somme convenue, était parti profiter de sa retraite méritée dans une maisonnette blanche aux volets bleus, au cœur d’un village, perdu sur une île du Péloponnèse. Deux heures venaient de s'écouler depuis le moment où je m'étais assis à la table avec Greg entamant notre partie de cartes. Nous étions à notre quatrième jeu et il me fallait gagner celui en cours si je voulais avoir la chance de disputer la revanche. Si je perdais la manche, j’aurais été obligé d’honorer mon pari, c’est à dire offrir un double gin à cette vieille éponge de Greg. Dehors, pas une voiture ne s'aventurait dans la rue. La pluie s'abattait sur les vitres avec force, se transformant de temps à autre en jets de grêlons. D'habitude ce vieux bougon de Tom jouait aux cartes avec nous, mais peu avant que je n'arrive, il avait eu une prise de bec avec Greg. Je n'avais pas besoin qu'ils me le confirment, les amitiés de longue date ont l'avantage d’éviter de faire certaines gaffes. Je les savais en colère? Il fallait laisser passer. Nos disputes et nos colères ont toujours été passagères, sa contrariété ne durerait que le temps d'un autre feuilleton et celle de Greg le temps d’un autre gin – que j’allais bientôt devoir lui payer au vu des cartes cauchemardesques qu’il venait de distribuer. Greg fait partie de ces gens qui semblent être sans intérêt, un homme auquel personne n'aurait l'audace de s'intéresser, pourtant c'est mon meilleur ami. Lui non plus ne s'est jamais marié mais ses raisons sont différentes de celles de Tom. Greg n'aime tout simplement pas les femmes. De la misogynie pure et dure. La seule femme avec qui il partageait une sincère amitié, avait été ma femme Nora. Le jour où elle est décédée, emportée par une tumeur au cerveau, Greg était absent, en voyage chez un ami à l’autre bout du pays. Lors de l'enterrement, il ne se manifesta pas aux obsèques, blessé dans son amour propre par le décès de ma femme. Il se renferma alors dans un mutisme qui, dans un premier temps, me fit paniquer. Pendant les deux mois qu'il passa dans le silence le plus total, je crus revivre les épisodes d'une vie passée. Les acteurs étaient les mêmes, mais les rôles avaient été échangés heureusement, ce ne fut qu'une fausse alerte. C'est le temps, qui œuvre pour que les souvenirs s'aplatissent et perdent de leur consistance, qui lui fit reprendre goût à la vie. Deux ou trois mois plus tard, Greg m'avoua ne jamais avoir réussi à pardonner à Nora le fait de l'avoir quitté sans lui avoir dit au-revoir. Il savait que ce sentiment de rancune était stupide, mais il m'avoua avoir ressenti une déchirure dans l’âme quand il avait appris que ma Nora s'en était allée pour toujours et qu'il n'avait pas pu lui dire à quel point elle avait compté pour lui. Greg est ce que l’on pourrait appeler un chic-type, sous tout point de vue. Son seul défaut c’est le gin. Il réussit à en ingurgiter une telle quantité que même un éléphant en tomberait raide mort. Malgré cela, jamais il ne m’est arrivé de le voir ivre, au point de me demander si cette canaille de Tom ne rallonge pas ses alcools avec de l’eau. Ce ne fut que quelques mois après le décès de Nora, que je me rendis compte que j'allais passer les années qui me restaient à vivre, seul. Tom m'a été d'un grand secours et je pense, même s'il ne me l'a jamais avoué, qu'il a dû aussi l'être pour Greg lorsqu’il avait accusé le coup de la disparition de ma femme. Nous trois, nous avons déjà vécu notre vie et nous n’attendons plus rien, si ce n'est l'attente paisible de la mort. Un jour elle viendra et, avec un peu de chance, elle nous trouvera ici, assis à une table en train de disputer une partie de Ramy. Il devait être aux environs de quatre heures quand j'entendis le moteur d'une voiture s'arrêter devant la porte du bar. Malgré le fracas que générait la pluie en battant contre les vitres, j'entendis nettement une portière se refermer. Il ne se passa que quelques secondes avant que la porte ne s’ouvre, laissant entrer une bouffée d'air froid et gris du dehors. Une silhouette se dessina à l’entrée, un homme très grand, vêtu d’une salopette de mécanicien. Il s’arrêta quelques secondes dans l'embrasure puis il entra apportant avec lui l’odeur humide de l’air du dehors. La pluie dégouttait du bout de son nez et de ses cheveux plaqués sur son front. L’homme secoua ses habits pour en faire tomber l'eau, se passa la main dans les cheveux et avança de quelques pas se dirigeant vers le comptoir où se trouvait Tom, qui le regardait intrigué tandis que je m’étais levé pour aller faire un tour aux toilettes. « Fermez cette maudite porte! » Rugit Greg en abattant ses cartes. « On vous a élevé dans une étable ou quoi? » L'inconnu se retourna puis sans un mot et d'un geste brusque, poussa la porte qui se referma en un bruit sourd. Pour souligner le geste, la foudre transperça le ciel et, surpris, je fis un pas en arrière me heurtant à la canne de Greg qui glissa sur le sol. On était trois à le dévisager ce qui, visiblement, eut pour effet de le mettre mal à l'aise. J'apercevais distinctement son regard passer de Tom à moi, de moi à Greg et de Greg à Tom. Tom se débarrassa de son tablier sale et le posa sur l'une des chaises qui se trouvaient à côté du comptoir, s'approcha de l'homme et lui suggéra de s’asseoir. Personne ne souffla un mot, un long silence emplit la pièce. Un silence chargé d’électricité qui ne dura que quelques secondes, mais qui fut tellement intense que le temps sembla se figer. Dehors la pluie continuait de tomber. Elle battait sur les vitres de façon régulière et je me souviens avoir trouvé ce bruit reposant. Ce que je déteste c'est le vent, quand il forcit et commence à mugir. Ce n'est pas un bruit agréable à entendre quand vous êtes confortablement bordé dans votre lit, à l'abri. Je vous l'assure. Inconsciemment, je crois que je savais déjà qu'il allait nous arriver quelque chose ou serais-ce plus juste de dire nous savions. La suite des événements ne me donna pas tort et d'une certaine manière, je crois que nous attendions tous les trois que cela arrive un jour. « Aidez-moi s'il vous plaît… » Des mots qui eurent comme effet de nous arracher à ce silence que personne ne semblait vouloir violer. D'un geste non contrôlé, Tom s'écarta du jeune homme comme s’il avait soudainement été atteint d’une maladie contagieuse et s'approcha de Greg. Nous n’étions pas certains d'avoir réellement compris. Je veux dire par là que s'il était arrivé avec une blessure, aucun de nous ne se serait comporté de la même manière. On se serait certainement jetés sur lui et appelé une ambulance ou je ne sais quoi d'autre. Mais ce qui nous avait surpris, c'était de l’avoir entendu prononcer ces mots sans laisser transparaître la moindre émotion. « Hé! Qu'est-ce qu'il se passe mon garçon? » Demanda Greg de sa voix lente et grave, pas certain d'avoir envie de savoir ce qui lui arrivait vraiment. « Une panne de moteur ? » Le jeune homme fit non d’un signe de la tête, mais ne dit rien de plus. Avec le recul, je crois qu’à ce moment-là il ne savait pas de quelle manière nous demander l’aide pour laquelle il était venu. Tom essaya d'esquisser un sourire. Le moment ne s'y prêtait guère et il laissa vite tomber. « Ils veulent m'éliminer. »

 

[…] La suite de la nouvelle dans le recueil:

« La douleur des Livres »

 

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