Toute l'année, qu'il fasse beau ou qu'il pleuve, cette petite grand-mère fait régulièrement un crochet par le parc dirigeant son regard vers le monument.
Elle s'arrête quelques instants et entame une prière silencieuse. Une fois la prière terminée, elle repart continuer sa journée, l'âme en paix, contente de savoir que les dépouilles des jeunes soldats n'ont pas encore été oubliés.
On pourrait parfois la confondre avec un personnage sorti d'un conte d'une autre époque, mais elle est bien vivante et réelle. Pleine d'amour à donner sans jamais rien demander en retour, si ce n'est le peu de respect que ses enfants ne lui ont jamais accordé.
Un après-midi d’été, elle passa dans le parc comme de son accoutumée. Il était désert, le soleil ramollissait l'asphalte le rendant mou, assommant les citoyens qui s’adonnaient aux plaisirs de la sieste.
Selon une vieille tradition ancestrale, à cette heure de l'après-midi, tout bon Samaritain était en train de se reposer à l’ombre d’impostes entrouvertes, précipitant la ville dans un silence apaisant. Pas une voiture ne parcourait la grande avenue désertée à cette heure de l’après-midi, les magasins avaient baissé leurs bannes de fer en attendant que l’air devienne plus frais et respirable pour les rouvrir. Seul quelques chiens errants s’arrêtaient parfois pour renifler quelques odeurs éparses ou pour se soulager contre un réverbère brûlant.
La vieille dame, toute menue et frêle, s'approcha du monument levant son regard au ciel. Elle entrevit l'ange culminant en son sommet qui pointant une branche d'olivier en direction d’un ciel vierge de tout nuage.
Quelques minutes passèrent. La vieille dame était absorbée par des pensées qui s'élevaient à Dieu et elle ne vit pas la jeune femme s'approcher.
C'était une fille aux cheveux roux, le visage irradiait la douceur, ses yeux verts exprimaient la bonté. Ses traits rappelaient étrangement les portraits des Madones d’autrefois où leur peau blanche n’avaient jamais étés effleurés par les rayons du soleil.
Une robe longue en soie verte drapait son corps qui semblait être sculpté dans du marbre. Elle ne prononça aucun mot, dévisageant la vieille dame qui priait en silence.
Elle l’entendait murmurer des mots de réconfort et de paix et la laissa faire sans l'interrompre, se joignant à elle dans sa prière.
Au milieu d’un ciel dépourvu de tout nuage, une nuée d’oiseaux poussaient des cris perçants.
Quand les yeux de la vieille dame s'ouvrirent à nouveau sur le monde, la jeune fille lui toucha l'épaule et lui adressa un sourire.
« Bonjour! » Fit la jeune femme d’une voix presque inaudible.
La dame sursauta, surprise par la présence de la jeune fille puis elle se retourna pour mieux la dévisager.
« Bonjour mademoiselle… puis-je vous aider? »
« Oh ! Non-merci. Je me demandais juste la raison de votre présence ici alors que toute la ville est en train de profiter de sa sieste... la faute à cette chaleur étouffante je suppose. »
« Vous savez… » Dit la vieille dame. « Je ne dors jamais l'après-midi. Si j’ai le malheur de m’assoupir, je risque de ne pas fermer l'œil de la nuit. Les vieilles personnes souffrent souvent d'insomnie et ce n'est pas facile à vivre. Alors je me suis dite que je pouvais bien offrir cinq minutes de prière aux âmes de ces pauvres jeunes qui sont enterrés là-dessous. » D'un geste de la main, elle lui indiqua l'endroit où se trouvait l'ossuaire. « Je crois que nous sommes tous leurs enfants… vous ne croyez pas? »
La jeune fille regarda au travers de ses yeux et y décela une sincère pitié pour ces hommes morts dans une époque lointaine.
Sans dire un mot, la jeune femme acquiesça, saisit la main de la vieille dame, la retourna puis elle y déposa des pièces de monnaie.
La dame en noir refusa avec vigueur, mais n'arriva pas à tenir tête à la jeune fille qui insista et tint son poing fermé de ses deux mains.
« Ne refusez pas ! » Dit la jeune fille d’un ton doux mais ferme. « Ceci n’est pas une aumône. Je sais que je vous offenserais si c’était le cas. Ce n’est qu’un simple cadeau et je suis convaincue qu’il vous fera plaisir. »