ALLÔ !
Le téléphone sonna
longtemps avant que je ne réussisse à m'extirper
de la torpeur qui m’avait happé entre les deux
coussins du divan dans lequel je m’étais vautré
quelques minutes auparavant. J’étais affalé
entre deux accoudoirs, contemplant le vide et
savourant les minutes de silence qui
m’entouraient, profitant de ce répit pour me
reposer et me vider la tête de toutes pensées
parasites. Ma bonne humeur matinale avait viré
au vinaigre dans le courant de l’après-midi. A
quatorze heures j’avais eu une entrevue avec un
client qui avait réussi à démolir le dossier
marketing sur lequel j’avais travaillé près d’un
mois et demi et que j’avais présenté avec une
certaine fierté, probablement mal dissimulée. Il
m’avait coûté passablement de nuits blanches et
de sandwiches infects pour que je me fasse
descendre facilement mais, la règle selon
laquelle le client a toujours raison est
toujours d’actualité donc, in ne me restait plus
qu’à tout jeter à la poubelle et recommencer la
campagne à zéro. J’espérais ne pas devoir y
consacrer à nouveau un mois entier, mais je
savais d’avance que ce serait forcément le cas.
En fin de journée je n’avais eu plus qu’une
seule envie, celle de balancer mon client
par-dessus la balustrade qui séparait le bureau
de la route, sept étages plus bas. C’est dans
cet état d’esprit que je quittai le bureau. Du
coup, quand le téléphone se mit à sonner,
j’espérais ne pas avoir à faire à un vendeur
d’aspirateurs ou à une quelconque sangsue, prête
à vendre père et mère pour me refiler un truc
que je n’utiliserais qu’une seule fois et que je
devrais rembourser en
quinze-mensualités-à-coût-zéro. Zéro mon œil
oui! Avec l’humeur dans laquelle je me
retrouvais, j’aurais pu assassiner n’importe qui
pour moins que ça. Je savais qu’il aurait fallu
ne pas répondre, mais ce fut plus fort que moi.
De mauvaise grâce, je me levai et m’approchai du
combiné qui était provisoirement posé parterre,
près d’un bougeoir d’où s’élevait lentement la
flamme d’une bougie. Je me baissai regardant
l’appareil d’un œil noir puis ma main ne put
rien faire d’autre que saisir ce foutu combiné
et le porter à mon oreille.
« Allô ! … »
Je reconnais que le ton avec
lequel j’avais répondu n’avait rien d’amical, ma
propre mère, si elle s’était trouvée à l’autre
bout du fil, m’aurait raccroché au nez avec de
bonnes chances pour qu’elle ne me rappelle
jamais. Surpris par ma colère, j’ai laissé
s’écouler quelques secondes. Rien. Croyant que
l’appel avait été coupé ou que grâce à un
miracle auquel je ne m’attendais pas, l’importun
venait de raccrocher, j’allais reposer le
combiné sur sa base quand je l’ai entendu
respirer. Ce n’était pas l'exhalation typique
que font les pervers au téléphone. C’était un
souffle régulier provenant de quelqu’un qui
attendait une réponse à une question jamais
posée.
« Qui est à l’appareil ? »
Toujours rien.
Exaspéré et décidé à mettre fin à
la plaisanterie, j’ai reposé le récepteur sur sa
base et suis retourné me calfeutrer dans le
fauteuil, saisissant au passage une cigarette du
paquet ouvert de Barclays posé sur la table
basse. Je l’ai retournée quelques instants entre
l’index et le médium comme si elle avait été un
bâton de majorette puis je l’ai allumée. Un
filet de fumée s'en échappa, serpentant quelques
secondes avant de disparaître en se mélangeant à
l’air lourd et chaud de la chambre qui n’avait,
pour toute décoration, qu’une table basse, un
divan et un bar plus que bien fourni. J’avais
emménagé depuis un peu plus d’un mois et je
n’avais toujours pas pris la peine de mettre aux
murs les tableaux et poser le restant des
meubles qui s’entassaient dans la chambre
d’amis, finissant par arranger uniquement le
salon afin qu’il m’octroie un minimum de
confort. Je fixais encore le chemin que
parcourait la fumée, absorbé par mes propres
pensées, quand le téléphone se remit à sonner.
J’ai essayé de l’ignorer et
l'ai laissé sonner dans le vide, espérant que la
casse-pieds se rende enfin compte que je n’avais
pas l'intention de répondre. La sonnerie était
infatigable et résonnait dans tout
l’appartement, s’amplifiant de plus en plus.
Enervé, je me suis levé posant au passage la
cigarette à moitié consumée dans le cendrier,
puis j'ai décroché sans m’annoncer. Il n’y avait
aucun bruit, sinon celui d'une respiration lente
et rauque. « Allô ! »
« Salut Michael ! » Je fus
surpris. La voix qui me parlait n’appartenait à
aucun de mes amis ou connaissances et, curieux
de connaître l’identité de l’importun, je lui
répondis.
« Oui… Qui est à l’appareil ? »
«
C’est moi… » A l’autre bout du fil, j’entendis
rire. C’était un gloussement sadique, un
gargouillement ignoble qui me fit venir la chair
de poule. Pris de panique je raccrochai, décidé
à ne plus répondre, quoi qu'il arrive. J’étais
debout, au milieu du salon, sans savoir quoi
faire, le regard toujours rivé sur le combiné.
Une sourde palpitation d’angoisse était en train
d’éclore et prenait une place de choix au creux
de mon estomac. L’appel ressemblait à l’un de
ces coups de fil anonyme qui amusent tant les
gosses, mais le rire, il avait un
je-ne-sais-quoi d’épouvantable. J’étais
pétrifié. Quelques minutes s'écoulèrent, la
cigarette s'était consumée lentement jusqu'au
filtre. Je l'ai saisie, ai tiré dessus une
dernière fois, puis l'ai écrasée dans le
cendrier. Je sentis la fumée descendre jusqu’aux
poumons, m’enflammant la gorge au passage. Ce
fut comme avaler un morceau de charbon ardent.
J’ai toussé tout en gardant dans la bouche un
goût désagréable de filtre brûlé. De l’autre
bout de la pièce, le téléphone sonnait avec
insistance. Je pris le temps de me calmer avant
de répondre, ne sachant quoi faire. Dans
l’éventualité où j’allais avoir à nouveau le
même demeuré à l’autre bout du fil, je me
préparai mentalement à l’envoyer voir ailleurs,
histoire de voir si j’y étais. J’aurais
probablement été en mesure de lui faire
comprendre que je ne voulais pas prendre part à
ce jeu stupide qui n’avait rien d'amusant.
Remonté par ma résolution de lui clouer le bec
une fois pour toutes, j’ai saisi le combiné et
l’ai porté à l’oreille.
« Oui… »
Ma voix
tremblait imperceptiblement.
« Salut Michael.
Content de t’entendre. »
« Qui est à l'appareil
? »
« Quelle importance… » Il se tut.
Je ne captais aucun bruit de fond sinon sa
respiration pesante et irrégulière.
« Ecoutez ! Si vous n’arrêtez pas
immédiatement, je vous jure que j’appelle la
police. Vous savez qu’importuner les gens par
téléphone est un délit ? »
« Bien sûr que je le sais… Mais
les flics ne me font pas peur Michael. »
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
« Toi… » Répliqua-t-il sèchement.
[…] La suite de la nouvelle dans le recueil: